Après la mort d’un adolescent tué par deux policiers dans le quartier athénien d’Exarchia le 6 décembre 2008, la jeunesse grecque s’était enflammée. Aujourd’hui, alors que la crise financière a fait passer le pays sous les fourches Caudines du Fonds monétaire international, la gauche est parvenue à se maintenir au pouvoir. Mais l’abstention a dépassé le niveau record de 50 %. A Athènes, le ras-le-bol qui avait jeté dans les rues des milliers de manifestants — et d’émeutiers — est toujours présent.
On commence par le lieu du crime, l’endroit d’où jaillit l’étincelle : la rue Messologiou, minuscule artère piétonne au cœur d’Exarchia, à Athènes. Quelques bars, des arbres, et des dizaines de jeunes assis çà et là, certains à même le sol, à siroter des bières. Sans verre ni canette, mais en bouteilles de cinquante centilitres, achetées chez l’épicier du coin. « Parce que c’est moins cher. » Sur tous les murs, des affiches, des tags, d’autres affiches encore. Partout, la photo d’un garçon au regard angélique, celui d’Alexis Grigoropoulos, cet adolescent de 15 ans tué le 6 décembre 2008 par un policier (1). « C’était exactement là, nous indique un groupe de jeunes en nous montrant une plaque de marbre noir. Ça fait bientôt deux ans. » Ce soir-là, et les jours qui suivirent, ont-ils participé aux manifestations de rue, dont plusieurs tournèrent à l’émeute ? « Evidemment ! répondent-ils en chœur. C’était un moment incroyable ! On était tellement tristes pour Alexis, et en même temps tellement en colère. On avait envie de tout casser ! » Au fond, la question est ici incongrue : tout le monde a participé à ces folles journées de décembre 2008 — et à ces nuits traversées de flammes, de magasins brisés et de gaz lacrymogène.
On a tellement écrit sur Exarchia ! Foyer des anarchistes, repaire de junkies, asile des casseurs, etc. On croyait débarquer dans des rues coupe-gorges, peuplées de jeunes habillés de noir et de drogués, on découvre un entrelacs de ruelles charmantes, bordées de dizaines de restaurants, de bars, de librairies et de petits artisans. De très nombreux étudiants venant des universités toutes proches, mais aussi des profs, des intellectuels, des artistes, des gens de gauche... et des policiers en très grand nombre : de jeunes hommes baraqués avec jambières, casque, pistolet, matraque, et masque à gaz accroché en permanence à la ceinture. « J’aime beaucoup Exarchia, confie M. Christos Papoutsis, le ministre socialiste de la protection du citoyen (2). Malheureusement, si nous n’avions pas tous ces policiers, la population d’Exarchia se révolterait, casserait les vitrines du quartier, lancerait des cocktails Molotov, etc. » Une vision rapidement démentie. « C’est complètement idiot ! Personne ici ne veut détruire les magasins, rectifie Petros, un habitant. Ces flics sont là pour encercler le quartier, rassurer les bourgeois et convaincre que les “casseurs” sont sous surveillance. » Détail important de la géographie athénienne : Kolonaki, le quartier le plus huppé du centre-ville, n’est séparé des « classes dangereuses » d’Exarchia que par une rue. En décembre 2008, cette rue Asklipiou fut franchie, et les boutiques luxueuses de Kolonaki constituèrent une cible privilégiée pour les manifestants. Aujourd’hui, elle regorge de policiers.
Recomposition politique à l’extrême gauche... et échec électoral
Deux années après ces événements, que reste-t-il de cette énorme énergie contestatrice déployée par la jeunesse grecque ? « Presque rien, mais en même temps beaucoup », répond Vangelis, membre d’AK (Antiexousiastiki Kinisi, Mouvement antiautoritaire), une des multiples composantes de l’anarchisme grec. Et de mentionner « quelques jardins collectifs et une dizaine d’occupations d’immeubles » à Athènes. Avec des amis, Vangelis gère un petit bâtiment au 66, rue Themistokleous, à Exarchia, dans lequel se trouvent un bar, une salle de cours de langue pour les immigrés et un espace de conférences sur l’anarchisme. A deux rues de là, un ancien parking a été récupéré par les habitants, qui l’ont transformé en mini-jardin botanique, avec buvette autogérée. Autre changement : les junkies, qui squattaient depuis des années la petite place au centre du quartier, ont été évacués par l’association des habitants, avec l’aide, parfois brutale, de groupes d’anarchistes. Ils végètent maintenant trois cents mètres plus loin, rue Tositsa, entre Polytechneio (l’université technologique), lieu symbolique de la lutte contre la dictature des colonels, et le musée archéologique. La place, elle, est redevenue le centre associatif et nocturne d’Exarchia. Tout ça pour ça ? « Cela nous a donné l’espoir que nos utopies sont réalisables ! », s’empresse d’ajouter Vangelis.
A quelques centaines de mètres, l’entrée de l’université de droit et d’économie est couverte de larges banderoles : « Non à la baisse de valeur de nos diplômes ! » Chaque syndicat étudiant y a installé une table, invitant les nouveaux à adhérer. Alexis Lycoudis appartient à l’EAAK (Eniaia Anexartiti Aristeri Kinisi, Mouvement uni de la gauche indépendante), le syndicat d’extrême gauche. En décembre 2008, il criait : « Flics, porcs, assassins ! » dans la rue, dormait dans sa fac occupée, participait à toutes les assemblées générales. Il avait eu droit à un portrait dans Le Monde, qui le jugeait « à l’image de tous ces jeunes grecs qui composent les cortèges et défilent (3) ». Et depuis, qu’est-il devenu ?
« En janvier 2009, on a eu une petite dépression. On voulait la chute du gouvernement, et nous avons échoué. Mais, très vite, nous avons eu beaucoup de travail. Des étudiants que nous n’avions jamais vus ont intégré le syndicat. Les gens ont commencé à se battre dans des collectifs de voisinage. Décembre 2008 a vraiment permis une éducation politique de la jeunesse. » Dans la foulée, une nouvelle formation est née, Antarsya (Antikapitalistiki Aristeri Synergasia gia tin Anatropi, Gauche anticapitaliste de coopération pour le renversement du système) (4), regroupement d’une dizaine de groupuscules d’extrême gauche, dont les trotskistes. Lancée pour offrir un débouché politique à la contestation urbaine, Antarsya a obtenu dix mois plus tard aux élections législatives… 0,4 % des suffrages. Syriza (Synaspismos Rizospastikis Aristeras, Coalition de la gauche radicale), l’autre alliance d’extrême gauche, plus ancienne, a enregistré un recul, à 4,6 %, perdant un siège au Parlement. « Cela va prendre du temps,admet Alexis sans se démonter. Nous avançons étape par étape. »
Puis la crise grecque a éclaté. Toute l’année 2010 a été marquée par des grèves de salariés et des manifestations. Les jeunes d’Exarchia ont pris part aux défilés puisque, ici, chacun est convaincu que le « mémorandum » signé entre Papandréou, le Fonds monétaire international (FMI) et l’Union européenne (UE) « constitue une nouvelle arnaque du capitalisme pour faire payer aux classes populaires une dette dont elles ne sont pas responsables », comme l’explique Christina, 26 ans, jeune architecte sans emploi. Les cortèges n’étaient cependant pas toujours très fournis, sauf le 5 mai. « Je n’ai jamais vu autant de personnes dans la rue que ce jour-là, c’était extraordinaire !, s’enthousiasme Xenia, professeure de psychologie sociale à l’université Panteion d’Athènes. Un moment, un groupe s’est mis à gueuler : “Que brûle le bordel de Parlement !” Et toute la foule a repris en hurlant. J’ai honte de le dire, mais moi aussi j’ai crié ça ! » Et son amie Maria, chef de service au ministère de l’économie, d’ajouter :« S’il n’y avait pas eu les trois morts, je crois que nous serions au Parlement aujourd’hui. » Ces trois employés morts asphyxiés dans l’incendie de leur bureau ont porté un coup terrible à la mobilisation populaire. L’incapacité de la police à retrouver les trois « encagoulés » responsables de l’incendie meurtrier laisse le champ libre aux théories, très en vogue en Grèce, de la manipulation étatique. Le soir même, sur la chaîne de télévision Mega, le commentateur politique vedette Yannis Pretenderis tonnait : « Voilà ce qu’il arrive quand on crie dans la rue : “A bas le Parlement !”
« Le pouvoir est détenu depuis un demi-siècle par deux familles »
Si à toutes ces manifestations les jeunes d’Exarchia ont très souvent participé, sont-ils représentatifs de leur génération ? Rien n’est moins sûr. Car pour vraiment sentir l’état d’esprit de la jeunesse grecque, il faut s’éloigner de ce quartier. Exarchia, aimant puissant pour les médias en quête d’images fortes, n’est pas la Grèce. Même si, en temps de crise, ses jeunes hyperpolitisés et ses groupes d’anarchistes peuvent constituer une importante force d’entraînement.
Chaque soir, les bars de Psiri, Monastiraki ou Gazi, à quelques centaines de mètres au nord-ouest de l’Acropole, se remplissent d’une faune venue des quartiers périphériques. Giorgos, Hara, Panos, Elena, Efthinia, Michalis, Peter et Lalin étaient « tous dans la rue en décembre 2008 ». Attablés devant des petits verres de rakomelo, ce vin coupé de miel et servi chaud en carafe, ils expriment leurs opinions avec enthousiasme. « Toute mon école était dans la rue, raconte Panos.Alors j’ai suivi. » Efthinia n’a manifesté « que deux jours », comme la plupart de ses amis. « Pour montrer que nous sommes là, que nous existons. Mais ça n’a rien changé ! » Panos, étudiant et serveur à 3,50 euros l’heure, s’emporte : « C’est toujours la même merde ! Je sais que je n’aurai pas de travail. Le pouvoir est détenu depuis un demi-siècle par deux familles, c’est tout (5). Vous appelez ça la démocratie ? » Et son voisin de renchérir : « Je déteste mes parents et mes grands-parents, parce qu’ils ont voté pour ces gens-là ! » Pour tous ces jeunes, le mémorandum « est beaucoup trop compliqué ».Avant même de tenter d’en comprendre le contenu, ils sont persuadés que cet accord « ne va rien changer à la corruption organisée depuis des années par le Pasok et la ND (6) ». En 2010, aucun d’entre eux n’est allé manifester. « C’est devenu trop dangereux d’aller dans la rue,justifie Lalin. Et puis je suis contre la violence. » Efthinia ajoute : « Les syndicats sont de toute façon vendus au Pasok ! » Aucun n’appartient à une organisation. « Nous avons la musique, les copains, c’est tout ! »
« Le plan d’austérité, qu’est-ce que nous pouvons faire contre ? »
A quelques kilomètres au nord (7), dans le quartier de Kipseli, la rue Fokionos Negri, bordée de multiples cafés et tavernes, ne voit jamais passer de touristes. Seuls les gens du quartier s’y côtoient, classes moyennes, petits fonctionnaires ou commerçants, ainsi que leurs enfants. Elena, Dimitris, Panos, Nina, Dzina, Eleni et leurs amis boivent une bière — « une seule, parce que c’est trop cher » — en regardant la fin d’un match de foot : ce soir, c’est le Panathinaïkos contre le Panionios, les deux grandes équipes de la ville. Pour la plupart, ils n’ont pas participé aux manifestations de décembre 2008.« Alexis est mort par accident : pourquoi je serais descendu dans la rue ? », demande Dimitris. « Les partis politiques ont utilisé la mort d’Alexis pour attaquer le gouvernement, affirme Panos. Je n’ai pas voulu entrer dans ce jeu. » Seule Elena avoue être allée manifester,« mais une journée ; après, j’ai vu la violence des casseurs et je suis partie ». En 2010, aucun n’a pris part aux manifestations contre le plan d’austérité. « Le gouvernement et l’Union européenne ont décidé de ce plan, qu’est-ce que nous pouvons faire contre ? », se demandent-ils. Et certains d’ajouter : « De toute façon, nous sommes tous coupables de cette dette. Aujourd’hui, il faut bien payer. » Dzina, les yeux rivés sur le téléviseur (le Panathinaïkos vient de l’emporter deux à un), est persuadée que « les médias travaillent pour le gouvernement ». La conversation se termine sur les immigrés : « Il y en a trop, il faut que le gouvernement les mette dehors ! »
« C’est vrai que la plupart des jeunes de 2008 ne sont pas redescendus dans la rue en 2010, confirme Rania Astrinaki, maître de conférences au département d’anthropologie sociale de l’université Panteion. En 2008, leur participation aux manifestations, et même à la violence, a été massive, touchant toutes les couches sociales, mais sans que l’on sache encore exactement quelles furent leurs motivations profondes. »Et demain ? Une rencontre entre les jeunes et les salariés, unis dans une même révolte, est-elle possible ? Sur le papier, de nombreuses conditions semblent être réunies. Côté jeunesse, les problèmes de 2008 demeurent, et ont même empiré : les diplômes ont peu de valeur, leurs détenteurs ne trouvent jamais de travail correct à la sortie de l’université, les prix augmentent, la police se montre toujours agressive, un « smic jeunes » vient d’être créé à 592 euros, et ils reçoivent moins d’argent de leurs parents, eux-mêmes touchés par les mesures d’austérité. Car, depuis l’été 2010, les effets de ces mesures se font durement sentir.
Partout dans les rues, sur les vitrines de magasins fermés ou sur les portes d’immeuble, la même étiquette jaune : « Enoikiazetai » (à louer). Les habituelles primes de juillet, équivalant à un demi-mois de salaire, n’ont pas été versées aux fonctionnaires. L’augmentation des prix, dont celui de l’essence, à plus de 1,50 euro le litre, traumatise la population. Dans le privé, des entreprises commencent à fermer, ou à réviser leurs conventions collectives. « Nous sommes formels : l’année 2011 va être terrible pour la Grèce, affirme Savas Robolis, professeur d’économie et directeur scientifique de l’Institut du travail de la GSEE (Geniki Synomospondia Ergaton Elladas, Confédération générale des travailleurs de Grèce), le syndicat du secteur privé. Fin 2011, le nombre de chômeurs réels va dépasser la barre des un million, soit 20 %, contre 15,5 % en 2009. » De plus, personne ne croit à l’équité des mesures de redressement fiscal imposées par le gouvernement, accompagnées d’un matraquage des esprits sur l’air de « nous sommes tous coupables », coupables de la fraude, du clientélisme, de la corruption, de la dette, etc. « Non seulement le système de recouvrement de l’impôt est toujours aussi corrompu, mais il existe un rapport de complicité au plus haut niveau entre les gouvernants et une poignée de familles devenues richissimes en travaillant avec l’Etat dans l’armement, les communications, le transport maritime et l’énergie, dénonce l’écrivain Takis Théodoropoulos (8). Ces familles ne seront jamais contrôlées, tandis qu’on pourchasse le petit citoyen qui essaie de mettre 300 euros de côté à donner comme fakelaki (9) à son médecin, en cas de besoin vital. »
« Aucune structure n’est apte à transformer le mécontentement social en contestation politique »
Cependant, plusieurs obstacles de taille freinent le glissement vers un soulèvement populaire. Tout d’abord, beaucoup de Grecs possèdent encore, en plus de leur habitation principale, un appartement à louer ou un bout de terrain. Des biens qui peuvent, pendant un temps, servir d’amortisseurs à la crise. Sur le plan politique, l’extrême fragmentation de la gauche radicale fait obstacle à la constitution d’un mouvement de masse. A gauche du Pasok, on dénombrerait jusqu’à soixante formations politiques ! « Le mécontentement social peut s’amplifier, il n’existe aucune structure capable de le transformer en contestation politique », regrette M. Manos Skoufoglou, ancien étudiant en architecture de Polytechneio et lui-même membre de l’OKDE-Spartakos (Organosi Kommouniston Diethniston Elladas, Organisation des communistes internationalistes de Grèce), la section grecque de la IVe Internationale. « En octobre 2009, j’ai voté pour Syriza, confie Marina, pianiste de théâtre aux aspirations anarchistes. Mais je suis déçue. Ils n’arrêtent pas de s’engueuler. J’en ai marre. »
Côté syndicats, la situation pousse à l’immobilisme. Le syndicalisme grec s’organise en effet autour de deux confédérations seulement : la GSEE pour le privé et l’Adedy (Anotati Dioikisis Enoseon Dimosion Ypallilon, Direction supérieure des unions des employés du secteur public) pour le public. Dirigées toutes deux par des cadres influents du Pasok, elles ne réclament en aucun cas la suppression du mémorandum, mais affirment tenter, en organisant manifestations et grèves générales, de forcer le gouvernement et le FMI à atténuer la dureté du plan d’austérité.
Avec, particularité grecque supplémentaire, la présence d’un parti communiste (KKE, Kommounistiko Komma Elladas, Parti communiste de Grèce) encore fort (10) — 11 % aux municipales de novembre 2010 — et radicalement hostile à toute alliance avec les forces de gauche. « Ce serait une trahison criminelle du mouvement ouvrier si nous coopérions avec la GSEE et l’Adedy, surtout maintenant qu’elles font tout leur possible pour que les travailleurs acceptent les mesures barbares du gouvernement, en cultivant l’idée qu’elles sont injustes mais nécessaires », explique Mme Aleka Papariga, secrétaire générale du KKE (11). Lors des grandes manifestations, chacun prend soin de pas se mélanger : quand la GSEE et l’Adedy appellent à se rassembler place Omonia, le KKE choisit la place Syntagma et les groupes d’extrême gauche l’avenue Patission, non loin des anarchistes.
L’importance de la « scène » anarchiste, la deuxième en Europe après l’Espagne, est un autre élément propre au puzzle grec. « Les émeutes de 2008, où les anarchistes se trouvaient à la tête des violences, a provoqué un boom du mouvement, qui est passé de cinq mille à dix mille personnes, réparties dans tout le pays », affirme M. Yannis Androulidakis, membre du syndicat anarchiste ESE (Eleftheriaki Sindikalistiki Enoti, Union syndicaliste libertaire). Revendiquant « la violence contre la violence de l’Etat », les anarchistes bénéficient d’une certaine bienveillance au sein de la gauche (12). Mais leur présence est à double tranchant : quand certains peuvent entraîner un soulèvement populaire vers la révolte, d’autres, dont la violence ne connaît aucune limite, font fuir les manifestants par leurs actes meurtriers. A l’instar de Lalin et de ses amis de Psiri, beaucoup de jeunes ne vont plus manifester « parce qu’[ils ont] peur des koukoulofori [ces “encagoulés” qui cassent des vitrines et lancent des cocktails Molotov] et des gaz lacrymo que la police jette en retour ».
Deux ans après les émeutes de décembre 2008, l’avenir suscite des pronostics contrastés. Les uns, comme l’économiste Kostas Vergopoulos, pensent que « la situation sociale est explosive [et qu’]il suffit d’un événement imprévu pour mettre le feu à la plaine ». Avant de dénoncer le plan du FMI comme « une spirale diabolique, puisqu’en réduisant les revenus de la population, on fait chuter la consommation, ce qui force les entreprises à fermer, crée du chômage, accentue la baisse des revenus, etc. » D’autres sont très inquiets, comme Takis Théodoropoulos, qui craint « une forme de violence incontrôlée, de tous contre tous ». Une inquiétude que partage Marina, la pianiste : « J’ai vraiment peur d’une montée du fascisme. Pas loin d’Exarchia, dans le quartier d’Agios Pandeleimonas, tous les soirs des groupes d’extrême droite attaquent des immigrés dans la rue. »
Pour l’heure, les rues d’Athènes accueillent presque chaque jour des salariés en colère, sans qu’un souffle commun suffisamment puissant parvienne à se dégager de l’empilement des revendications : les chauffeurs routiers, les producteurs de fruits et légumes, des jeunes médecins qui ne sont pas payés, des employées du ministère des sports, le personnel d’une maison d’édition qui met la clé sous la porte, etc. Le gouvernement, lui, étend son quadrillage policier autour du Parlement et dans tout le centre-ville, transformé en forteresse assiégée.« Papandréou sait que les gens ne peuvent pas supporter le plan d’austérité, analyse Sophia, une étudiante d’Exarchia. Il veut leur faire peur et leur retirer toute velléité de manifester. »
Pierre Daum, décembre 2010
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